Professionnels libéraux : pourquoi et comment prévenir l’épuisement quand les frontières s’effacent entre votre vie personnelle et votre vie professionnelle, par Karine Boquého, Psychologue du Travail et Psychothérapeute.

Être à son compte, c’est souvent rechercher davantage d’autonomie, de liberté et de maîtrise de son organisation. Mais cette liberté a parfois un revers : être seul face aux décisions, aux responsabilités et aux difficultés.

Lorsqu’on est seul aux commandes et que tout repose sur soi, il peut devenir difficile de réellement « quitter le travail » :

Le professionnel libéral ne gère pas seulement son cœur de métier : il doit aussi faire face à de nombreuses obligations telles que les demandes des clients à traiter, le développement de son activité commerciale, l’administratif, les finances, les imprévus… Cela ne s’arrête jamais.

De plus, son entreprise est souvent bien plus qu’un simple outil de travail. Elle porte un projet, des valeurs, des ambitions auxquels le professionnel est profondément attaché.

Il peut y penser le soir, au réveil, pendant ses temps de repos. Progressivement, il peut devenir difficile de distinguer ce qui relève du temps de travail de ce qui relève du temps personnel.

Le travail s’invite alors dans la vie personnelle, jusqu’à parfois envahir une grande partie de l’espace et du temps disponibles, au détriment de ce qui permet justement de récupérer : les temps de qualité avec ses proches, les loisirs, le sport, les sorties, le repos…

Cette porosité n’est pas sans conséquence sur la santé : progressivement, il devient difficile de savoir quand on travaille et quand on ne travaille plus.

1. Être à son compte : penser au travail même quand on n’y est pas

Lorsqu’on exerce en libéral, les journées de travail ne se résument pas toujours aux heures passées avec ses clients ou patients.

Il faut répondre aux mails, gérer les rendez-vous, établir les devis ou les factures, suivre la comptabilité, communiquer, prospecter, anticiper les périodes creuses, se former, gérer les imprévus…

À cela s’ajoute une charge mentale souvent invisible : penser à ce qui doit être fait, ne pas oublier une échéance, se demander si l’activité sera suffisamment rentable le mois prochain, réfléchir à la situation d’un client après un rendez-vous difficile.

Le travail peut ainsi continuer alors même que la journée est officiellement terminée.

Une question simple permet parfois de mesurer cette porosité :
Lorsque vous ne travaillez pas, êtes-vous réellement en dehors du travail ?

2. Quand les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle s’effacent

La porosité peut prendre différentes formes : temporelle, spatiale, mentale émotionnelle et économique.

La déconnexion ne consiste donc pas uniquement à fermer son ordinateur. Elle suppose aussi de pouvoir créer une véritable transition entre deux temps de vie.

3. Savoir dire non : une compétence de prévention

Dire non à un client ou à un patient peut être difficile. On peut craindre de décevoir, de détériorer la relation, de perdre un contrat ou de donner l’impression de ne pas être suffisamment disponible.

Alors on accepte :

Pris isolément, ces « oui » peuvent sembler anodins, mais lorsqu’ils deviennent systématiques, ils peuvent contribuer à une surcharge durable.

Poser une limite n’est pas un manque d’engagement professionnel, c’est une manière de préserver la qualité de son travail et de protéger sa santé.

Une limite posée suffisamment tôt peut d’ailleurs être plus facile à vivre, pour soi comme pour le client, qu’une limite posée après plusieurs semaines d’épuisement.

4. Créer des respirations dans sa journée de travail : faire de vraies pauses

Une pause ne consiste pas à consulter son téléphone, tout en restant devant son ordinateur.

Se lever, marcher quelques minutes, sortir prendre l’air, changer de posture, faire quelques étirements, écouter un morceau de musique, pratiquer quelques minutes de respiration… Ces interruptions permettent de créer de véritables ruptures dans une journée qui pourrait, sans cela, devenir continue, en mode apnée sans qu’on s’en rende compte.

L’objectif n’est pas d’ajouter une nouvelle contrainte à son emploi du temps, mais de permettre au corps et à l’attention de sortir régulièrement du mode « travail ».

5. Créer des frontières temporelles et symboliques entre temps professionnels et temps personnels (même lorsque l’on travaille chez soi)

Il n’est pas toujours possible de disposer d’un espace professionnel totalement séparé de son espace personnel, mais il est possible de créer des frontières temporelles et symboliques.

Quelques habitudes simples peuvent vous y aider : créer des rituels de fin de journée et prévoir un sas après une journée difficile.

Créer des rituels de fin de journée

Lorsque le travail et le domicile sont au même endroit, un rituel peut matérialiser la fin de la journée. Le lieu ne change pas nécessairement. Le temps, lui, change de statut.

Par exemple :

Prévoir un sas après une journée difficile

Certaines journées nécessitent plus qu’une simple fermeture d’ordinateur. Après une situation conflictuelle, une consultation éprouvante ou une journée particulièrement chargée, il peut être difficile de passer immédiatement du rôle de professionnel à celui de conjoint, de parent ou simplement de soi-même.

Quelques minutes de transition peuvent alors aider : marcher, prendre une douche, écouter de la musique, respirer, écrire ce que l’on souhaite laisser au travail, faire un peu de sport…

Ce « sas » ne fait pas disparaître ce qui s’est passé. Il permet de ne pas transporter automatiquement toute la charge émotionnelle de la journée dans sa vie personnelle.

6. Prévenir l’épuisement suppose aussi d’interroger les conditions dans lesquelles on exerce son activité

Prévenir l’épuisement ne consiste donc pas seulement à prendre soin de soi en dehors du travail. C’est aussi prendre soin de la manière dont on travaille.

7. Ne pas rester seul face aux difficultés

L’indépendance professionnelle ne devrait pas signifier l’isolement.

Échanger avec des pairs, participer à un collectif professionnel, bénéficier d’un espace de supervision ou de réflexion, participer à des ateliers de codéveloppement ou identifier des personnes ressources à qui demander de l’aide lorsque la situation devient difficile : toutes ces ressources peuvent contribuer à préserver la santé et la qualité de l’activité.

Car lorsqu’on travaille seul, il est parfois difficile de repérer soi-même le moment où l’on dépasse ses limites.

En conclusion

Le signe qu’il faut ralentir n’est pas nécessairement l’épuisement. La prévention commence bien avant, quand on accepte de considérer que son activité professionnelle doit, elle aussi, être organisée de manière soutenable.

Être à son compte, ce n’est pas être disponible tout le temps.

C’est pouvoir exercer son métier dans la durée, sans que le travail prenne progressivement toute la place. C’est également se rappeler que ce que l’on fait ne résume pas qui l’on est. Le travail peut être une part importante de notre identité, sans pour autant la définir entièrement.

Préserver son activité, c’est aussi préserver sa santé.

Remerciements

Merci à Karine Boquého | Psychologue du travail et Psychothérapeute pour cet article !

Karine Boqueho est psychologue du travail et psychothérapeute, spécialisée en psychopathologie du travail et dans la prévention de l’épuisement professionnel. Elle accompagne salariés, professionnels libéraux, managers et directions d’entreprises autour des enjeux de santé au travail, de prévention des risques psychosociaux et de construction d’un équilibre professionnel durable.